Vous êtes ici

Tribune d'Hervé Falciani

« Les gens veulent avoir confiance, ils ont besoin d’avoir confiance ». C’est l’attrait des principales places financières. Faites par et pour les 1%, confiants en leur pouvoir de duper le reste du monde. Confiants en des lois inégalitaires, en des politiques lobotomisés par les lobbies.  

Je viens du secret. Mon expérience se résume en la pratique du secret. Une tâche internationale, éternelle. Comment, pourquoi on le protège ou le partage, qui en profite et au dépend de qui. J’ai dédié ces dernières années à déjouer parties de ces mécanismes.  J’en ai appris de nouveaux. Comme les glaces, le secret existe en plusieurs parfums. Dans le cas des affaires politico-judiciaires vous le connaissez en tant que secret-défense. Les économistes parleraient d’asymétrie de l’information. Sur les marchés financiers, ce serait une position avantageuse, dans la prise de marge, grâce au Trading Haute Fréquence ou encore du délit d’initié. Le secret se combine : un politique véreux s’entourera à la fois d’un homme de paille, d’un avocat à l’éloquence hors norme pour gérer sa société offshore -un saint homme, quoi – et enfin d’une banque complaisante, hébergée dans un pays à la Justice réellement aveugle.  Comme si cela ne suffisait pas pour questionner bien des esprits, pour ne dire consciences, on peut en plus utiliser la non-traçabilité des avoirs : en gardant son magot sous forme de biens précieux comme les œuvres d’art, les diamants ou l’or (pièce, lingots et titres).  Mais le summum reste, pour le politique, de faire passer des lois pour sa pomme. Des lois qui rendent légales ses activités immorales, ou indétectables en limitant les enquêtes. Cela se fait. Vous seriez étonnés. 

 Du secret vient l’inégalité, mais faire parti de la famille des 99%, à l’ère des réseaux sociaux, peut devenir avantageux. D’ailleurs l’épargne solidaire existe et se développe. L’information rétablit l’équilibre, elle permet de dépasser les clivages de couleur, de langue ou de sexe. Pour chaque secret dissipé, c’est moins d’inégalité. Avec l’information : moins besoin de prison. Elle fait reculer l’impunité donc la tentation et fera de nous une famille 100% en meilleure forme, 1% moins bouffis, 99% mieux nourris.

Le secret, il faut le débusquer et le questionner, en Bercy où son verrou doit évoluer, et plus largement dans nos administrations et nos entreprises où les auxiliaires de justice sociale, que sont nos syndicats, perdent pied. Une reconquête pacifiste de nos territoires s’impose, basée sur l’échange, sur la communication et la collaboration. 

 Nous devons défendre la majeure partie de nos richesses qui aujourd’hui, nous échappant, est compensée par l’austérité. Une industrie internationale entière ne vit que des faiblesses de notre fiscalité: celle de l’optimisation et de l’évasion fiscale. Si l’impôt sur les bénéfices disparaissait ou mutait demain, tous les mécanismes créés, payés pour le contourner, deviendraient obsolètes. D’où l’importance de savoir de quoi vivent nos parasites fiscaux. Faire reculer le secret des affaires nous donne plus de pouvoir pour ajuster nos impôts. Connaître par exemple le modèle économique d’un Google pour pouvoir le taxer d’une façon juste et équitable, c’est ce que l’on doit entendre par rééquilibrage des forces.

 La diplomatie du désarmement de l’adversaire ne peut fonctionner dans un domaine où n’importe quel archipel improbable peut, en un jour, rendre caduque les efforts diplomatiques d’une génération d’experts de l’OCDE. Il faut pouvoir analyser et s’adapter aux colosses de l’industrie devenus spécialistes en non-paiement d’impôt. Nous ne pouvons éviter la compétition alors affrontons la avec nos armes, avec solidarité.